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la chronique secrète de leur amour

Il faudra encore seize ans avant que l’ancienne conservatrice du musée d’Orsay n’ouvre son refuge : pour le documentaire « François Mitterrand & Anne Pingeot. Fragments d’une passion amoureuse » (16 mai sur France 5), elle a confié à Hugues Nancy et Yvan Gaillard sa douzaine d’albums commentés. Ces photographies montrent comment l’homme du 10 mai, par amour, a progressivement renoncé à l’un de ses principes favoris : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ».

L’air est chaud et sent les vacances. Des aiguilles de pin craquent sous leurs pieds. Il a presque 48 ans; elle, à peine 21 ans. Il s’agit de François Mitterrand ; c’est Anne, la fille des Pingeot, qui est promise à ce sort civil et provincial des filles de son temps au service de son mari. Il faut marcher longtemps sur le chemin sablonneux, se perdre en chemin pour atteindre une clairière au milieu de grands arbres. Le bâtiment de briques rouges est en ruines, noyé de fougères, mais « merveilleusement encadré sur son promontoire et d’un côté par des pins et de l’autre trois par de magnifiques chênes-lièges », disait François à l’été 1964. A quelques mètres en contrebas de cette maison longtemps habitée par des saigneurs, ces hommes qui saignent les pins pour récupérer la térébenthine, une bergerie et son four à pain. Comme dans toute la région, la maison est orientée à l’est et a le dos à la mer. « Lacq » ou « Laqui », écrit-il – à tort – dans son journal à Anne. Latche, à vingt minutes en voiture d’Hossegor, où ils se sont rencontrés, mais loin, très loin de l’agitation de cette ville côtière.

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La conquête d’Anne passa par ce lieu qui était inextricablement lié à la longue et ardente cour de François Mitterrand, commencée un an plus tôt. « Cette maison raconte comment la résistance d’Anne a progressivement cédé », raconte le réalisateur Hugues Nancy, qui a écrit pour son film émouvant « François Mitterrand & Anne Pingeot. Fragments d’une passion amoureuse », écrit avec Pierre Favier et réalisé par Yvan Gaillard. « Je l’ai conduite à la ferme abandonnée de la route d’Azur que j’ai vue lors de mon dîner avec Fabre », écrit Mitterrand le samedi 22 août 1964. Probablement sa première visite à Latche et déjà… « Elle m’a donné son lèvres », ajoute-t-il. A chaque fois que vous habitez à Hossegor, il est dans sa villa près du golf, elle dans la maison de ses parents, vous vous retrouvez à l’ombre de cette ruine, qui dans vos écrits aussi « notre maison », une maison qui « ressemble à la vraie ». Heime Landes, secrète, perdue, tranquille ».

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François et Anne ont fait l’amour à Latche ; ils y vivaient des jours de soleil et des nuits à la belle étoile. Le 23 janvier 1965, il écrit : « Joie : Michel, que je dirigeais depuis la Route d’Azur, m’a appris que « notre maison » peut être cédée. Présentez-vous ! Enfin, le 1er septembre, il note : « Nous sommes allés à Latche dans l’après-midi. Il pleuvait, mais nous étions heureux. Avant le dîner, Michel Destouesse et moi avons signé l’achat de Latche chez le notaire de Soustons. Ah Anne. Entre ces deux dates, elle finit par renoncer à la morale familiale et au poids de son éducation religieuse pour François. « Toi, femme, avec tes bras, ton corps ouvert à la venue de ton amour », écrit-il le 9 avril 1965. « Cette année, Anne a eu le sentiment qu’ils s’étaient enfin joints – elle le faisait projet de vie, la symbolise », explique Hugues Nancy. L’acte notarié enregistré chez le Maître Bazat stipule cependant que l’achat d’une bouchée de pain (4 500 francs) est signé « par le mari seul au nom de la communauté ». La maison appartient à François ainsi qu’à Danielle Mitterrand, son épouse depuis vingt ans. À partir de ce jour, le destin de Latche a changé. Mais Anne ne le sait pas encore.

Anne a conçu les plans de Latche pendant deux ans. Mais c’est Danielle qui surveille le site

Pendant au moins deux ans, elle dessine des plans et partage ses idées. « Je vais maintenant à Latche, où revient l’architecte », lui écrit-il le 31 août 1967. Je dois discuter avec lui et lui faire part de « nos » observations. « Puis, à peine un mois plus tard : « Je suis allé chez Latche, qui marche un peu plus loin, côté menuisier. Le mur de brique rose est entièrement restauré et est admirable. Un cheval, de la musique, de la vigne et… Anne, oh la chance d’habiter là ! « Ou encore : » Je pense que c’est globalement réussi et vous l’aimerez. Je rêve de vous y emmener cet hiver pour voir et dormir si possible. Le travail s’éternisait et Latche disparaissait peu à peu de la correspondance. Dès 1966, Anne semblait l’ignorer, mais Danielle était là, supervisant le chantier. Le 12 février 1970, François écrit à « Mademoiselle Pingeot » la 476ème lettre de leur relation. Il l’a envoyé « à Soustons, ce sera la première fois », lui dit-il. Soustons, la paroisse de Latche. « C’est un tournant pour elle, confie Hugues Nancy. Elle comprend ce jour-là qu’il est avec Danielle et ne la quittera pas. Cette lettre datait de la fin d’un rêve.

En 1965, François Mitterrand peut enfin acheter la maison abandonnée de Latche qui abritait ses rencontres avec Anne.

En 1965, François Mitterrand peut enfin acheter la maison abandonnée de Latche qui abritait ses rencontres avec Anne. © DE RUDER / LEGUAY / SIPA

La correspondance des mois suivants fut houleuse. Elle part et menace d’accepter une demande en mariage d’un jeune homme de bonne famille. François se défend. Depuis Latche, à la mi-juillet 1970, il lui avait écrit une magnifique lettre de plus de quinze pages. « J’ai peur de la nuit, j’étouffe, tu n’es pas là, oh Anne, comment peux-tu rompre une telle connexion. Mon rêve de huit ans (accompagné d’inconscience), une pensée quotidienne, constante, d’adoration, et voici la solitude qui me mord la poitrine. Si tu m’aimes encore, tu comprendras. Cette maison qui t’a fait mal parce que je t’ai fait mal, je la regarde comme un étranger. Je n’ai plus de terre quand tu es loin de moi. Mais l’immeuble landais est désormais la demeure de la famille officielle. Le Théâtre August avec Danielle et les garçons, le futur siège du président, bientôt rattaché à l’Élysée, où il accueille les plus grands du monde, rassemble ses amis, prépare les élections, élabore des stratégies. C’est aujourd’hui celui de Gilbert, le fils cadet du couple, l’autre homme politique, député de longue date et maire de Libourne. La bergerie dans laquelle Mitterrand isolait, travaillait et présidait a été conservée comme un mausolée avec ses canapés globe ou en peau de vache. Dans la maison principale, sa chaise, celle du dernier réveillon, est restée à sa place. Mais des clôtures ont été installées autour de la propriété pour éloigner les sangliers…

L’histoire de Latche est écrite il y a bien longtemps : huit jours après le rachat de la bergerie des Landes, le 9 septembre 1965, François Mitterrand se déclare pour la première fois candidat à l’élection présidentielle. Les dés sont jetés et son bon résultat contre le général de Gaulle surprend. Dans cette France des années 1960, il n’était pas question de prétendre à la plus haute fonction par le divorce. Egalement au bras d’une jeune femme qui a vingt-sept ans de moins que lui… mais à qui il doit tant ! La lecture de ses écrits raconte la force que lui donne cette relation. « Est-ce que je t’ai dit que je t’aime beaucoup ? note-t-il dans son journal du 17 août 1964. Cet amour est plus que cela, c’est la déclaration d’un destin. Toi et moi résisterons à l’épreuve du temps. « 

« Anne n’aura d’autre choix que d’avoir cette relation secrète qui la met en dehors des règles familiales et de l’Église », explique Hugues Nancy. Cette prise de conscience commence avec Latche. » La fille Mazarine, née en 1974 à la discrétion d’une maternité d’Avignon, n’aura pas d’existence officielle pendant longtemps, ni dans sa famille maternelle ni dans sa famille paternelle. À Latche, François apprend sa naissance un soir de décembre. Ce sera son dernier Noël dans les Landes – il passera désormais cette journée festive avec sa fille. « Anne m’a parlé de la honte d’être une fille mère, de la violence de sa famille, ajoute Hugues Nancy. Pour Mazarine, cette maison de campagne sera le lieu « où ». [son] Le père vivait avec sa femme « *. Des années plus tard, Anne confie à Pingeot : « Je pensais que c’était notre maison, comme il m’écrivait. Le fou que je suis **. Latche, promesse d’un amour possible, restera le souvenir d’un amour interdit.

Mitterrand lui écrit : « Cette maison t’a fait mal parce que je t’ai fait mal »

Anne est restée. Enfin, avec François, ils rangent leurs sacs à Gordes. Sous les oliviers et cerisiers de Provence, à des centaines de kilomètres des pins et chênes des Landes. Et lorsqu’il y acheta un terrain quelques années plus tard, il réussit cette fois à le garder hors des mains du couple. « Anne ne lui a jamais posé de questions sur l’abandon de sa maison à Latche », a déclaré Nancy Hughes. Pour Anne Pingeot, lui confia-t-elle à plusieurs reprises, c’est « la liberté qui l’a ramené à la maison ; il ne voulait probablement pas passer à une vie conjugale traditionnelle ». Une liberté qu’elle aussi a su prendre en s’affranchissant des conventions, de son environnement, en étudiant pour choisir une carrière.

Cette histoire d’amour unique est désormais intégralement conservée dans la douzaine d’albums photos, bien rangés sur une étagère de l’appartement parisien d’Anne Pingeot : elle a soigneusement archivé ses souvenirs. Les premiers albums sont cousus à la main avec des couvertures en tissu. Parfois, un brin de fleurs y était ajouté, rappel d’une de leurs nombreuses promenades. Dans les images ils sont toujours – ou presque – seuls et encore aujourd’hui les photographies réagissent les unes aux autres, figées dans une éternelle conversation. Les albums post-Mazarine, dont beaucoup ont été produits par François Mitterrand, ont été achetés en magasin. Elles sont de la main du Président et racontent la vie de famille ordinaire d’un couple qui n’a jamais existé. Les dates, inscrites sur une petite étiquette au dos de chaque tome, rappellent l’obsession de l’auteur pour le temps qui passe : Mitterrand vivait avec ses morts et ses lieux (il avait un album dans la maison qu’il partageait avec Danielle d’elle enfance et une semblable dans l’appartement parisien d’Anne). Près de soixante ans après avoir entamé leur relation dans les sables chauds des Landes, Anne Pingeot a décidé de confier ses précieux souvenirs aux Archives nationales. Preuve que ses proches secrets appartiennent désormais à l’histoire. Caroline Fontaine

* « Lasche. Mitterrand et la Maison des Secrets » d’Yves Harté et Jean-Pierre Tuquoi, édition Schwelle, 240 pages, 18 euros.
** « François Mitterrand. Portrait d’un ambigu », par Philip Short, édition Neue Welt, 896 pages, 25 euros.

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